Pendant plus de vingt ans, tous les ans, j’ai reçu un appel qui commençait toujours ainsi : “Allo, qui c’est ?

Dans mon coeur, chaque fois, cette même chamade s’agitait.

Je ressentais aussi ce petit pincement : mince déjà un an et moi je ne l’ai pas appelé.

Derrière cette voix, il y avait une femme, Louisa, ma tata comme je la nommais.

Elle a été ma nounou, les heures où mes parents ne pouvaient s’occuper de moi.

Elle habitait sur le même pallier.

Ne vous imaginez pas un espace sans fin. Non tout au plus, un carré de 50 sur 50 cm, en haut d’un escalier riquiqui.

La porte d’en face était le premier studio de mes parents.

À droite, l’appartement de Mr et Mme Sadji.

Ils louaient un deux pièces, dans lequel ils vivaient avec leurs trois enfants : Nasser, Karima et Nabil.

Louisa avait rejoint son mari, de dix ans son aîné, plusieurs années après avoir été mariée de force, encore adolescente.

Il avait trouvé du travail en France. En attendant, c’est lui qui faisait les allées-retours de Paris en Kabylie.

Son pays, comme elle disait, elle m’en parlait souvent.

Elle me racontait : “Tu sais il est beau mon village. Un jour nous irons et je te montrerai les dattiers et les palmeraies. Tu connaîtras ma famille, tous mes frères et soeurs.”

Et moi je lui répondais : “Oui tata, on ira.”

Je profitais, de ses allers et venues estivaux, au bled, pour me régaler des dattes qu’elle me rapportait.

Dans ce micro appartement, on ouvrait la porte d’entrée et on était directement, dans la pièce de vie.

Une fenêtre, où la mini rambarde était le lieu de stockage des piments rouges.

Ceux qui piquent et font pleurer quand tu as mis les mains dessus et que tu touches tes yeux après.

J’avais compris la leçon.

Un semblant de porte, sans porte, donnait sur une chambre.

En face, des lits superposés pour tous les enfants.

À gauche, dans le fond, le lit des parents collé au mur avec un rideau pour isolant.

Nous, on rigolait bien tous les quatre dans le lit à étages.

Parfois, on allait tous sautés sur le lit des grands et on se faisait disputer. À l’approche du martinet, on déguerpissait fissa.

La cuisine avait une marche.

Elle avait la taille d’une cabine de douche, avec une plaque servant autant à préparer les beignets que le couscous.

Louisa, à son arrivée, ne parlait pas un mot de français.

Pendant quarante cinq ans, chaque fois qu’on se voyait ou qu’on se parlait, elle me répétait : “Tu sais, j’oublierai jamais, c’est ta mère qui m’a appris le français.”

Plus tard, maman partie, elle rajouta : “Tu sais, j’oublierai jamais, Dieu le bénisse, c’est ta mère qui m’a appris le français.”

Elle était fière. Je ressentais tout son amour et sa dévotion.

Ses enfants étaient comme des cousins. Nabil et moi étions nés la même année, 1972.

Mes parents ont déménagé. Ils ont obtenu, avec le 1 % patronal, un appartement très spacieux en banlieue, à Montreuil.

Alors pendant un temps, on s’est perdu de vue avec les Sadji.

Quelques années sont passées.

Un jour, coup de sonnette, j’ouvre et c’était ma tata. Elle était revenue.

Par bonheur, ils avaient réussi à avoir un hlm à Montreuil aussi, au bout de notre rue !

Cette fois-ci, c’était un trois pièces avec une grande cuisine et un balcon. La table de salon servait à tout : préparer les repas, manger, boire le café, faire les devoirs, recevoir.

C’était reparti, les soirées couscous et les après-midis beignets. Elle savait qu’ils étaient mes préférés.

Ça a duré jusqu’à mon envol dans mon premier nid.

Depuis trois ans, le téléphone ne sonne plus.

Je te savais malade.

Et de ton ciel, je sais que tu veilles.

On n’est jamais allée dans son pays.

MM

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